J’ai reçu l’appel de Victor lundi soir. Je crois que mardi matin, j’avais déjà réuni toutes mes possessions (mon ordinateur, mes vêtements, mes outils) et j’avais communiqué à mes parents mon intention de quitter la maison familiale et de déménager au centre-ville, à Buenos Aires. La raison était simple : j’avais 21 ans, je n’avais pas de futur clair et j’étais tanné de mes parents. Ces derniers ne pouvaient pas comprendre que j’aime lire des livres que leur église interdisait, et je n’étais pas capable de comprendre comment quelqu’un pouvait se laisser interdire des livres par une institution. Il faut le dire aussi, mes parents avaient leur propre opinion au sujet de la marihuana. J’ai quitté la maison avant que ma mère ne commence à fondre en larmes.
J’ai loué une de ces camionnettes qu’à Buenos Aires on appelle fletes. Le chauffeur, un vieil homme passé la septantaine et presque aveugle, manœuvrait son véhicule décrépit témérairement tout en m’assurant qu’il était tellement habitué à parcourir ce chemin qu’il le faisait presque de mémoire. Il s’est comparé aux vieux chevaux que les gauchos utilisaient pour distribuer le lait de porte en porte et qui, à force de transiter par le même chemin tous les jours, finissaient par le connaître par cœur et savaient dans quelles maisons il fallait s’arrêter. Ils étaient capables de faire leur boulot sans la supervision de leurs maîtres. En toute sécurité, nous sommes arrivés chez Victor, une heure et demi plus tard, ce qui constitue un temps raisonnable, surtout pour un chauffeur presque aveugle qui vient de parcourir les trente kilomètres les plus circulés d’Argentine.
Victor m’a aidé à monter mes possessions. Il a ouvert la porte de son appartement, et voilà, le Paradis. Un petit couloir étroit, d’un mètre et demie de long, souhaitait la bienvenue aux visiteurs. Dans le couloir, une porte, à gauche, donnait sur les toilettes, plus sales et plus humides que l’appartement. Cette pièce contenait une douche dont le tuyau était assorti d’une espèce d’élément électrique permettant de se doucher à l’eau chaude. Victor m’a déconseillé de l’utiliser pour éviter de m’électrocuter. La cuvette était tâchée de toutes sortes de marques dont l’origine était impossible à deviner, et le plancher de céramique était si sale qu’il paressait avoir servi de lieux d’aisance lors d’un concert de heavy metal la nuit antérieure. Oui, vous avez bien lu.
En sortant des toilettes, on se trouvait dans l’appartement comme tel. La première question qu’on se posait était s’il ne manquait pas une partie de l’appartement, si quelqu’un n’avait pas volé une chambre. Un plancher de bois massif auquel il manquait des morceaux s’harmonisait aux murs, lesquels avaient aussi perdu quelques morceaux. La cuisine était cachée dans une armoire, et c’était l’endroit préféré des autres habitants de ce un et demi miteux : les cafards. Victor les avait adoptés et les avait baptisés Beto y Enrique, puisqu’elles apparaissaient toujours deux par deux. Avec le temps, il avait élaboré un système pour les tuer : il les frappait avec ses mains. Aller chercher un outil (n’importe lequel) pour tuer deux cafards dans cette ruine d’appartement représentait un exercice plus compliqué que ceux d’Indiana Jones. Surtout si on tient compte du fait que Victor détestait (et je me demande encore pourquoi) sortir les poubelles. J’ai compté seize sacs de supermarché qui traînaient par terre, à part du sac plein d’ordures qui était dans la poubelle. À moment donné, nous nous sommes rendu compte qu’il allait falloir sortir les poubelles si je voulais entrer mes possessions dans l’appartement. Il n’y avait pas d’espace pour les deux.
Un autre aspect intéressant de ce logement était l’absence presque totale de lumière. C’était un appartement intérieur au premier étage d’un bâtiment de seize étages. Le compte Dracula ne voyait probablement pas plus de lumière solaire que nous autres. Comme à Buenos Aires tout le monde partage l’espace, nous pouvions voir, de la seule fenêtre que nous avions, celle de la chambre du voisin. Il est venu un temps où je savais à quelle fréquence il se masturbait, combien de fois par semaine il faisait l’amour avec sa fiancée, et qu’il faisait partie d’un mouvement qui avait pour but de faire tomber la démocratie en Argentine.
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